Atlantistes et Européistes

La défense est l’un des problèmes qui génère le plus de désunion dans l’Union européenne. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Européens dépendent de la protection militaire américaine et de plus en plus de voix réclament que l’UE puisse se défendre. Mais tous les pays ne sont pas d’accord, divisant les Vingt-sept en « européistes » et « atlantistes« : les défenseurs de l’autonomie européenne ou de l’OTAN. Avec cette division interne, le manque de cohérence continuera de marquer la politique étrangère de l’UE.

Dans ce sens, le président Emmanuel Macron a déclaré début 2020 que la sécurité de l’Union européenne devrait reposer sur deux piliers: l’OTAN et une «Europe de la défense». Les membres de l’UE ont cédé leur souveraineté économique pour créer une superpuissance commerciale, mais ont fait de la défense une affaire d’État. Et l’intégration militaire européenne est conditionnée par l’affrontement entre deux manières d’envisager la sécurité de l’UE, qui coïncident avec les deux piliers distingués par Macron.

Certains pays, les «atlantistes», soutiennent que les États-Unis ont protégé l’Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et proposent que la défense européenne continue à être basée sur l’OTAN. Mais l’idée s’est également répandue parmi les membres de l’UE selon laquelle les Européens devraient être en mesure de se défendre.

Les pays «européistes» revendiquent une «autonomie stratégique»: que la défense de l’UE ne dépend pas des États-Unis ou de tout autre pays extérieur. Dans cette impulsion, les européistes sont menés par la France et l’Allemagne et les atlantistes par la Pologne et la Hongrie.

Pays européistes, vers l’autonomie stratégique

Les pays européens défendent que l’Union européenne devrait avoir une politique étrangère plus active et que l’autonomie militaire est essentielle pour y parvenir. Selon cette perspective, une Union européenne protégée par l’OTAN ne pourra jamais atteindre ses propres objectifs politiques, car ses outils et ses menaces seront toujours conditionnés par ceux des États-Unis. Les européistes exigent une autonomie stratégique pour que l’UE puisse décider de sa propre sécurité de manière indépendante.

Ces dernières années, la méfiance à l’égard de l’OTAN s’est accrue parmi les États membres. On a de plus en plus l’impression que les États-Unis ne répondent plus aux besoins défensifs de l’UE, aggravés par l’arrivée de Trump à la Maison Blanche en 2016 et sa critique de l’engagement européen envers l’Alliance.

Ainsi, la chancelière allemande Angela Merkel a déclaré en 2017 que les alliés de l’UE « ne pouvaient plus faire confiance« . Macron est allé plus loin en 2019 en affirmant que l’OTAN était en «mort cérébrale». Depuis, le président français n’a cessé de revendiquer l’autonomie de l’Union. L’axe franco-allemand a toujours été considéré comme le noyau de l’intégration européenne. Aujourd’hui, l’un de ses plus grands défis est de défendre l’autonomie militaire de l’UE par rapport à l’OTAN.

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Outre l’Allemagne et la France, le bloc européen comprend également deux autres pays importants: l’Italie et l’Espagne, les troisième et quatrième économies de l’Union, et d’autres comme la Belgique ou le Luxembourg. Pour ces pays, l’enjeu principal est de définir ce qu’ils entendent par défense européenne. Il y a deux grandes propositions: que les pays européens coordonnent leurs armées ou créent leur propre armée pour l’UE, une institution supranationale comme la Commission européenne.

Les Européens n’ont pu avancer qu’avec la première proposition. Le Traité de Lisbonne de 2009 a créé la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC), qui a donné de nouveaux instruments aux pays de l’Union pour coordonner leur politique de défense. Le principal de ces instruments est la coopération structurée permanente, connue sous le nom de CSP, qui a été activée en 2017, promouvant depuis lors la coopération militaire européenne.

La nouveauté de la CSP est que sa participation est volontaire et que ses décisions ne sont pas subordonnées à l’unanimité des 27 gouvernements, comme il est d’usage dans l’UE. Cela a permis au bloc européen d’approfondir sa coopération défensive sans que les pays les plus réticents n’entravent ses avancées. Cependant, l’idée d’une armée européenne est encore loin tant qu’il y aura encore un bloc de pays opposés à l’intégration militaire.

Les pays atlantistes, défenseurs de l’OTAN

Plusieurs membres de l’Union ne partagent pas le rêve européen d’autonomie défensive. Ces pays, les atlantistes, affirment que la sécurité de l’Union doit toujours être alignée sur l’OTAN et avec les États-Unis. Pour eux, les relations transatlantiques ont assuré la sécurité des pays européens au cours des dernières décennies et l’UE doit rester sous l’égide des États-Unis en matière de sécurité.

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La plupart des atlantistes sont des pays de l’Est, dirigés par la Pologne et la Hongrie. Leur défense de l’OTAN a un motif clair: leur peur de la Russie. Les perceptions que chaque État membre a de ce qui constitue une menace sont très différentes et dépendent souvent de leur position géographique. L’Irlande, par exemple, située à l’autre bout du continent, ne perçoit aucune menace venant de Moscou. L’Allemagne, plus proche mais assez éloignée, voit la Russie comme un allié possible.

Cependant, les pays d’Europe de l’Est se sentent menacés par la proximité d’une puissance militaire comme la Russie. Selon ces pays, l’OTAN est leur garantie de survie, car elle empêche le Kremlin d’étendre son influence à leur égard comme il l’a fait en Ukraine en 2014.

Le bloc atlantiste comprend également les Pays-Bas et le Portugal, mais a connu une perte majeure récente: le Royaume-Uni. Jusqu’au Brexit, le gouvernement britannique était le principal défenseur de l’atlantisme dans l’UE, entravant les tentatives d’intégration de l’européisme tout en défendant la présence des États-Unis sur le continent.

En l’absence du Royaume-Uni, les pays pro-européens ont revitalisé leurs discours en faveur d’une coopération défensive. Cependant, les atlantistes ont permis la création d’instruments proprement européens comme la CSP pour autant qu’ils soient compatibles avec l’OTAN, qu’ils continuent de revendiquer comme l’axe de la sécurité européenne.

Il est difficile d’imaginer une UE militairement indépendante de l’OTAN tant que ce groupe continuera de se renforcer. Bien que Trump ait critiqué l’Union et ait tendu les relations avec l’Allemagne ou la France, les USA continuent à soutenir les pays atlantistes. Les États-Unis et la Pologne ont signé un accord de sécurité à l’été 2020 en vertu duquel une partie des troupes américaines déployées en Allemagne se rendra sur le territoire polonais.

En outre, Trump a coopéré avec le groupe de Visegrad (Slovaquie, Pologne, République tchèque et Hongrie) et a promu des alliances telles que l’Initiative des trois mers, qui comprend tous les pays de l’Est de l’UE et qui seront maintenues par le Président élu Joe Biden. Tout cela renforce le bloc atlantiste et garantit que le débat entre l’OTAN et l’armée européenne perdurera pendant de nombreuses années.

Les pays neutres

Enfin, plusieurs pays européens ne prennent pas parti dans la lutte entre l’européisme et l’atlantisme et sont considérés comme neutres. Ce sont les six membres non OTAN de l’UE: l’Autriche, Chypre, la Finlande, l’Irlande, Malte et la Suède. Leur manque d’implication dans la défense a des racines historiques.

Chypre et Malte faisaient partie du Mouvement des pays non alignés, le groupe de pays qui pendant la guerre froide ne se sont pas alliés aux États-Unis ou à l’URSS. Après la chute du mur de Berlin, les deux pays sont restés en dehors de l’OTAN. Chypre est plus active dans les débats sur la défense en raison de son conflit avec la Turquie, qui revendique une partie du territoire chypriote. Malte, pour sa part, reste sur la touche: en plus de ne pas être membre de l’Alliance atlantique, c’est l’un des deux pays de l’UE qui ne participe pas à la CSP.

L’Autriche, la Finlande, l’Irlande et la Suède étaient également neutres pendant la guerre froide et le sont restées par la suite. Ils ne sont pas directement impliqués dans des actions militaires et ne sont pas prêts à céder leur souveraineté dans le domaine de la défense. Bien qu’ils participent à certains projets de coopération militaire, comme la CSP, ils restent en dehors des propositions européennes de former une armée européenne sans défendre un poids plus important de l’OTAN.

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Enfin, il y a un autre pays qui a décidé de ne pas participer à l’intégration militaire européenne, mais qui n’est pas considéré comme neutre mais «souverainiste»: le Danemark. Bien qu’il soit membre de l’OTAN depuis sa création en 1949, le Danemark ne défend pas l’Alliance en tant qu’axe de la sécurité européenne. Il ne participe pas non plus aux débats sur la défense européenne ou la CSP. Au contraire, le Danemark propose que chaque État prenne en charge sa propre défense et que cela ne dépende pas de décisions communautaires. En matière militaire, le Danemark utilise l’opt-out (littéralement «opting out» en anglais), un mécanisme de l’UE qui permet à un pays de ne pas participer à une politique européenne sans rompre l’unanimité nécessaire.

La lutte pour la cohérence

L’Union européenne souffre d’une crise multiple – économique, sanitaire, politique, et migratoire – qui a révélé l’inefficacité des institutions communautaires, y compris en matière de politique étrangère. Les États membres sont de plus en plus divisés en blocs et trouvent peu de questions sur lesquelles ils sont unanimes. La concurrence entre la Chine et les États-Unis, l’influence de la Russie en Europe ou la politique étrangère de plus en plus agressive de la Turquie sont des défis majeurs pour l’UE.

Au milieu de ce combat de géants, les pays européens doivent définir non seulement quelles sont leurs menaces, mais quelles seront leurs alliances et leurs instruments pour y faire face. Le débat est: faire de l’UE un acteur militaire autonome ou, au contraire, rester lié à l’OTAN et aux États-Unis.

Mais tout indique que l’UE ne résoudra pas ses contradictions à court terme: elle tentera de progresser timidement dans la défense européenne tant qu’elle ne suscitera pas de controverses internes. Dans un jeu international mouvementé, de nombreux pays membres trouvent dans l’OTAN une garantie de sécurité face à l’incertitude de la défense européenne. Ainsi, la politique étrangère de l’Union européenne continuera d’être alourdie par son manque de cohérence: les rêves européens mettront du temps à se concrétiser.